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impasse nucléaire

L’Iran, WikiLeaks et les Papiers du Pentagone
des prochains pourparlers nucléaires

Par Kaveh L. Afrasiabi
Asia Times Online, le 22 décembre 2010

article original : "Iran, WikiLeaks and the Pentagon Papers"

Les révélations de WikiLeaks et leurs ramifications mondiales, en particulier sur le sujet sensible de l’impasse nucléaire iranienne, justifient une comparaison limitée avec le premier scandale de l’ère moderne révélé par des fuites – la publication en 1971 par le New York Times d’un ensemble massif de documents secrets et d’autoanalyses du gouvernement des Etats-Unis sur la Guerre du Vietnam, connus sous le nom des Pentagon Papers.

Alors que Téhéran et les pays du « groupe des six » se préparent en vue des pourparlers complémentaires à Istanbul, après une réunion initiale à Genève début décembre, des informations sur les intentions américaines d’imposer une nouvelle série de sanctions contre l’Iran, à la fois unilatérales et multilatérales, avant la réunion d’Istanbul, a frappé l’Iran comme un signe supplémentaire de la « mauvaise foi » de l’Amérique. Cela agit comme un frein au regain d’optimisme généré en Iran par la réunion de Genève et qui avait vu Saïd Djalili, le négociateur iranien, déclarer qu’Istanbul pourrait être la scène de progrès majeurs.

A la lumière des signes de mauvaise augure de la politique iranienne de l’administration US qui est en pleine confusion, un tel espoir pourrait s’avérer non-fondé. Pire, les voix belliqueuses qui se font de plus en plus fortes et l’influence pro-israélienne et néo-conservatrice qui cherchent à entraver tout accord entre la Maison Blanche et Téhéran [pourraient s’avérer fatales]. La propagande pro-israélienne et anti-iranienne va bon train dans les médias occidentaux, avec une avalanche de commentaires poussant à l’intransigeance vis-à-vis de l’Iran et à mettre un terme à « l’association d’approches » auparavant privilégiée par le Président Barack Obama, qui liait le progrès du processus de paix au Proche-Orient à l’impasse nucléaire iranienne.

Grâce en partie à une campagne bien orchestrée, basée sur des lectures hautement sélectives des documents de WikiLeaks, qui ignorent constamment l’insistance des dirigeants arabes sur une telle association [d’approches], l’opinion publique occidentale a été modelée dans la fausse croyance qu’il y a un consensus au Moyen-Orient donnant la priorité à la menace nucléaire iranienne sur le problème israélo-palestinien. Bien que le caractère erroné de cette affirmation ait été démontré dans des articles de Jim Lobe, de Gareth Porter et d’autres, la moulinette anti-iranienne continue de déverser d’ innombrables désinformations pour influencer la politique étasunienne et l’éloigner d’un compromis avec l’Iran qui pourrait sans doute mettre fin à la crise nucléaire.

Faille fatale dans l’approche critique

Derrière la campagne américaine pour de nouvelles sanctions contre l’Iran se trouve l’argument bien connu que « sans une pression continue, les négociations ne nous permettront pas d’atteindre nos objectifs », pour paraphraser William Bundy, un décideur politique américain cité dans les Papiers du Pentagone. Les Etats-Unis n’apprennent vraiment pas grand chose de leur propre histoire ! A l’époque, la pression croissante exercée sur le Nord Vietnam et la stratégie des Etats-Unis, de « convertir les pressions dans les négociations » en concessions de la part de Hanoi, n’ont pas marché et, selon toute indication, ne marcheront pas plus contre l’Iran.

Les Papiers du Pentagone et les révélations de WikiLeaks sur l’Iran dépeignent une « théorie des dominos » similaire ; au Vietnam, c’était la peur que le communisme ne se répande dans toute l’Indochine, tandis que pour l’Iran, des métaphores similaires dénoncent ce pays comme un « cancer qui s’étend » avec les « tentacules d’une pieuvre ». Ces métaphores sont utilisées pour démontrer que la puissance protectrice des Etats-Unis est nécessaire partout au Moyen-Orient. L’Amiral Mike Mullen, le président des chefs d’état-major interarmes de l’armée américaine, a dit que les Etats-Unis sont « largement prêts » pour contrer l’Iran.

Toutes ces rodomontades et tactiques de pression coïncident avec la sélection par Téhéran d’un technocrate éduqué aux USA, Ali Akbar Salehi, comme nouveau ministre des affaires étrangères. Dans son premier discours en tant que ministre par intérim, il a lancé une remarque conciliante en soulignant l’importance des étapes pour « construire la confiance ». Cela soulève de sérieuses questions quant aux motivations des Etats-Unis, qui affirment vouloir rechercher une solution à la crise nucléaire iranienne, et non pas son intensification.

Une circonstance comparable, montrée par les Papiers du Pentagone, fut la décision capitale en 1954 de faire échouer les pourparlers de Genève qui auraient pu mettre fin au conflit au Vietnam. Les Papiers du Pentagone ont fermement établi que le « rôle direct » des Etats-Unis, avec les pressions qu’ils ont exercées sur les Européens, essentiellement sur la France, contre un « accord » avec le Nord Vietnam, conduisit à l’échec des pourparlers et pava la route vers l’américanisation à part entière du conflit, grâce en partie aux initiatives belliqueuses prises par le Congrès américain.

De façon similaire, aujourd’hui, à la lumière des pressions exercées sur la Maison Blanche par divers membres du Congrès qui exigent de tirer une « ligne rouge » sur les activités iraniennes d’enrichissement d’uranium et qu’aucun accord d’échange de carburant nucléaire ne soit passé tant que l’Iran n’aura pas accepté d’appliquer complètement les résolutions des Nations-Unies visant à la suspension de telles activités, la dérive actuelle des Etats-Unis, qui s’éloignent des négociations constructives, provient de multiples sources, incluant la branche législative qui devrait avoir mieux à faire que de pousser la nation dans une autre « guerre par procuration » désastreuse dans l’intérêt d’Israël.

Selon le reportage du Monde sur les derniers câbles diplomatiques de WikiLeaks, les Israéliens ont fourni des estimations erronées sur les armes de destruction massive irakiennes avant l’invasion de 2003. Il ne serait pas surprenant que Tel Aviv fasse la même chose pour l’Iran.

Les Papiers du Pentagone vilipendaient les Français. Ces derniers temps, la cible est l’Union Européenne (UE) et sa haute représentante en politique étrangère, Catherine Ashton. Elle a été dénoncée à Washington pour oser vouloir jouer un « rôle central » dans les pourparlers de Genève, et un Ehoud Barack énervé (le ministre de la défense israélien), qui rendait visite à Washington la semaine dernière, se serait plaint que les Etats-Unis s’effacent derrière l’UE dans les pourparlers avec l’Iran.

Tant les dirigeants israéliens que leurs colporteurs d’influence à Washington passent opportunément sous silence que l’avenir ne laisse entrevoir aucune perspective d’une conciliation iranienne avec l’exigence maximaliste de la suspension totale du programme nucléaire iranien (à la fois coûteux et cher à leur cœur), peu importe la quantité de menaces supplémentaires. Washington ne devrait-il pas façonner sa politique sur des prévisions réalistes ? Apparemment pas.

Du point de vue de l’Iran, les révélations de WikiLeaks jètent une lumière suspecte sur la politique de « dialogue » d’Obama, montrant une administration dupliquant la même approche de « duplicité » que précédemment, sous couvert d’un changement de politique, faisant par conséquent monter les tensions avec l’Iran.

« Nous n’entrevoyons actuellement aucune projection qui apporterait la perspective d’une franche victoire », disaient les Papiers du Pentagone, citant le conseiller du gouvernement américain, George Ball. Comme il est facile d’appliquer cette déclaration aux moyens d’actions actuels des Etats-Unis envers l’Iran, centrés comme ils le sont sur la contre-prolifération !

En fait, tout ce que font les Etats-Unis et leurs alliés – des sanctions incisives à l’interdiction des ventes d’armes conventionnelles à l’Iran ; de la vente d’équipements militaires lourds d’avant-garde aux voisins de l’Iran aux menaces directes de lancer contre l’Iran une attaque militaire (et, si besoin est, une attaque nucléaire) – est voué à obtenir l’effet opposé, à savoir, intensifier les inquiétudes iraniennes en matière de sécurité et affaiblir progressivement son antipathie jusqu’ici résolue envers les armes nucléaires. Ce serait équivalent à une « prédiction qui s’accomplit d’elle-même ».

En retour, cela hisse le drapeau rouge pour tous ceux à Téhéran dont l’optimisme quant à l’obtention d’un accord avec les Etats-Unis et leurs alliés, lors des pourparlers à venir, est peut-être basé sur une perception naïve et totalement erronée que les mauvaises intentions des Etats-Unis envers l’Iran reposent sur l’extraordinaire aubaine, à la fois dans les domaines économiques et géostratégiques, générée par l’impasse nucléaire persistante. Un écart entre les attentes actuelles et les résultats futurs pourrait facilement se retourner contre les optimistes à Téhéran.

Il ne s’agit pas d’adhérer nécessairement au point de vue opposé des purs cyniques en Iran, qui montrent du doigt de façon menaçante l’attentat suicide contre une mosquée à Chah Bahar qui a tué des douzaines de fidèles quelques jours après la nomination d’un ministre des affaires étrangères plus conciliant et qui a incité le dirigeant spirituel, l’Ayatollah Ali Khamenei, à dénoncer fermement la complicité occidentale dans ces vagues de terrorisme en Iran.

Un problème avec le camp des cyniques est qu’il tend à simplifier outre mesure les complexités de la décision politique américaine et à réfuter les tensions existantes entre les Etats-Unis et Israël, à la fois sur l’Iran et sur le processus de paix. A Téhéran, une approche médiane, basée sur un cynisme sain et mesuré, combiné à de l’optimisme, serait plutôt nécessaire. En fait, l’Iran a un léger avantage en se rendant aux pourparlers d’Istanbul, étant donné le soutien de la Russie à une « approche constructive », le soutien de la Turquie à un échange de carburant [nucléaire] et la lassitude des Européens vis-à-vis de la bellicosité américano-israélienne.

« Nous observons maintenant une inversion totale de la position des Américains [sur l’échange de carburant nucléaire] qui était la leur en octobre 2009 », dit un professeur de science politique de l’Université de Téhéran, sous condition d’anonymat. « L’administration Obama a franchi les limites d’une estimation raisonnable sur l’Iran, à laquelle ce dernier peut répliquer […] L’Iran peut réagir à l’escalade des pressions en réduisant sa coopération avec l’AIEA [l’agence de contrôle nucléaire de l’ONU, l’Agence Internationale à l’Energie Atomique]. »

Autrement dit, dans un proche avenir, il existe une réelle perspective de virage qualitatif pour le pire dans l’impasse nucléaire, comparé avec les perspectives vagues de progrès, à moins que la Maison Blanche ne parvienne d’une manière ou d’une autre à se débarrasser des influences malsaines et empoisonnées qui ont occasionné sa politique confuse vis-à-vis de l’Iran.

Ce développement improbable est la condition sine que non d’une approche couronnée de succès pouvant payer de retour l’appel de Salehi à des étapes progressives pour construire la confiance en vue d’une détente entre les Etats-Unis et l’Iran. Mais, ainsi que la remarque belliqueuse de Mullen, [nous sommes] « largement prêts », dans les heures qui ont suivi le ton conciliateur de Salehi, le rend tout à fait clair, les Etats-Unis sont un très mauvais acteur dans la gestion de conflit et bien plus experts à maintenir leur longue dépendance à la puissance dure, révélée dans la publication des Papiers du Pentagone. Appelez cela une maladie de superpuissance.

Copyright 2009 Asia Times Online Ltd/Traduction : JFG-QuestionsCritiques