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conférence sur le terrorisme

L'Iran se construit un « hub » AfPak

Par M. K. Bhadrakumar
Asia Times Online, le 28 juin 2011

article original : "Iran carves out an AfPak hub"

La participation des présidents du Pakistan et de l'Afghanistan à la conférence internationale sur le terrorisme qui s’est tenue à Téhéran ce week-end est en passe d’être une importante victoire diplomatique et politique pour l'Iran, à ce moment politique précis dans cette région. Asif Ali Zardari et Hamid Karzaï ont tous deux été reçus par le dirigeant suprême iranien, l'Ayatollah Seyed Ali Khamenei.

L'un des objectifs principaux de cette conférence était de mettre en évidence l’usage fait par les Etats-Unis du terrorisme international comme prétexte pour intervenir en Afghanistan et au Moyen-Orient et s'immiscer dans leurs affaires intérieures. En un mot, le message de Khamenei, lors de cette conférence, a souligné les « calculs des puissances mondiales sataniques, qui se servent du terrorisme dans leurs politiques et leurs plans pour atteindre leurs objectifs illégitimes ».

Khamenei a déclaré que les Etats-Unis financent et arment des groupes terroristes dans cette région et, chose plus intéressante, il a choisi comme référence les « crimes » perpétrés par le groupe Blackwater (Xe Services)[1], qui « assiste les groupes terroristes » au Pakistan et qui « fait partie de cette liste honteuse et impardonnable d'actes terroristes américains ».

Exprimant sa solidarité avec la critique croissante formulée par Islamabad et Kaboul contre les excès des opérations militaires des Etats-Unis en AfPak, Khamenei a ajouté : « Les attaques meurtrières par les drones américains contre des familles sans défense dans des villages [du Pakistan] et dans les zones les plus défavorisées d'Afghanistan ont à plusieurs reprises transformé des mariages en cérémonies funèbres ». Khamenei a déclaré, au cours d’une attaque cinglante contre la politique des Etats-Unis dans cette région :

Avec un tel comportement, il est honteux [pour les Etats-Unis] de prétendre à être le leader de la lutte contre le terrorisme [...] Du point de vue des dirigeants des puissances hégémoniques [comprendre les USA], tout ce qui menace leurs intérêts illégitimes est considéré comme du terrorisme. Toutes les luttes destinées à défendre une cause contre les occupants et les forces interventionnistes sont considérées par eux comme du terrorisme.

Lors de cette conférence, Zardari a souligné que le Pakistan avait énormément souffert durant les dix années de guerre américaine en Afghanistan. Il a déclaré que plus de 5.000 agents de sécurité pakistanais avaient perdu la vie et que les dommages, estimés en termes financiers, s’élèvent à 37 milliards de dollars pour l'économie pakistanaise. Zardari a souligné l'importance du « besoin vital d'une campagne collective » des Etats de la région dans la « guerre contre le terrorisme ».


Le chevauchement des intérêts de sécurité

D’un autre côté, Karzaï a déclaré : « Je crois qu’une campagne contre le terrorisme ne peut se faire par des moyens uniquement militaires ». Il a appelé à l'unité, à avoir une position ferme et à « une coopération collective » des Etats musulmans dans le combat contre le terrorisme.

A la veille de cette conférence, Zardari et Karzaï ont tenu une réunion tripartite avec le président Mahmoud Ahmadinejad, qui, encore une fois, « a exhorté les pays de la région à coopérer étroitement » sur les questions de « paix et de sécurité au Moyen-Orient ». Le cabinet du président iranien a déclaré : « [l'Iran, le Pakistan et l'Afghanistan] ont promis d'élargir leur coopération dans les domaines politique, de la sécurité, économique et culturel, ainsi que dans la lutte contre le terrorisme et les interventions étrangères ».

Du point de vue iranien, un des objectifs principaux était de bâtir une réflexion commune avec le Pakistan et l'Afghanistan, sur le fait que le maintien des forces américaines et de l’OTAN en Afghanistan a un impact négatif sur les intérêts des trois pays, ainsi que sur la sécurité et la stabilité régionales. C’est ce qui ressort clairement des réunions entre Khamenei, Zardari et Karzaï.

Khamenei a demandé une « expansion tous azimuts des relations » entre l'Iran et le Pakistan et mis en garde Zardari sur le fait que « Washington cherche à semer la discorde au Pakistan pour atteindre ses objectifs illégitimes ». Il a exprimé sa satisfaction que le peuple pakistanais était parfaitement conscient des « intentions inquiétantes » des Etats-Unis et qu’il résistait à leurs « complots d’hégémonie ».

Les allusions de Khamenei sont allées au-delà des allégations antérieures formulées par Ahmadinejad, disant que Téhéran détenait « des preuves spécifiques » d'une conspiration américaine pour saisir les armes nucléaires du Pakistan. Khamenei a semblé insinuer que les Etats-Unis projettent de déstabiliser l'Etat du Pakistan afin de l'affaiblir et de briser sa détermination à résister à la domination américaine, et aussi de saboter sa capacité à jouer un rôle efficace dans la région.

Il est manifeste que les tensions qui se sont accumulées récemment dans les relations américano-pakistanaises ont dressé la toile de fond de cet échange. C'est la première fois qu'une telle demande a été présentée au niveau de Khamenei. Dans la délégation de Zardari, il y avait le ministre de l'Intérieur Rehman Malik, ce qui laisse entendre que le Pakistan espère que l’Iran va partager en détail sa perception sur les conséquences en matière de sécurité de la politique des Etats-Unis dans cette région.

Malik a effectivement eu une réunion séparée avec le ministre iranien de l'Intérieur, Mostafa Mohammad-Najjar, ancien ministre de la défense et membre du Corps des gardes de la révolution islamique. Le compte-rendu iranien de cette réunion a laissé entendre que celle-ci a principalement concerné les activités de l'organisation terroriste Jundallah, qui opère depuis le Pakistan dans la province frontalière iranienne orientale du Sistan-Balouchistan.

« Nous avons discuté des façons de collaborer à la lutte contre les extrémistes et les terroristes qui utilisent le sol pakistanais pour des actions contre les intérêts de l'Iran », a déclaré Mohammad-Najjar. Fait révélateur, Téhéran fait une distinction entre le Jundallah et l'Etat pakistanais, alors que le Pakistan était auparavant accusé de complicité. Il n’est pas certain que Malik (qui est un ancien chef de l'Agence fédérale d'investigation du Pakistan) ait également rencontré le puissant ministre du Renseignement iranien Moslehi Heydar.

Lors de sa rencontre avec Karzaï, Khamenei a attaqué frontalement les projets des Etats-Unis d’installer des bases militaires en Afghanistan. « Les Américains veulent des bases permanentes en Afghanistan, ce qui est un problème dangereux, car tant que les troupes américaines sont en Afghanistan, il n'y aura pas de sécurité réelle. Le peuple afghan souffre de la présence militaire américaine dans leur pays et cette présence est une grande douleur pour eux et pour toute la région », a-t-il dit.

La rencontre avec Karzaï a eu lieu deux jours après l'annonce par le président américain Barack Obama du retrait des troupes en Afghanistan. Khamenei a dit à Karzaï qu'un retrait rapide des troupes américaines était dans l'intérêt de l'Afghanistan et de la région. Il était convaincu que l'Afghanistan était capable de « contrôler ses affaires et de déterminer son destin ».

Ceci dit, tout indique que dans l'évaluation de l'Iran, les Etats-Unis pourraient être obligés d'abandonner leurs plans antérieurs d’installer des bases militaires en Afghanistan, en raison d'une combinaison de circonstances : l’opposition intransigeante des Talibans, la crise économique aux Etats-Unis et la lassitude générale concernant la guerre, ainsi que l'urgence à se concentrer sur le Moyen-Orient et l’Afrique.

Pendant ce temps, Téhéran continue à conseiller vivement à Karzaï de ne pas céder aux plans américains. Ce qui inquiète le plus l’Iran est que les bases militaires américaines prévues comprennent Herat et Shindad dans l'Ouest de l'Afghanistan à la frontière avec l'Iran.


Forte convergence

La grande question est de savoir à quel point un axe régional Iran-Pakistan-Afghanistan sur le problème afghan sera tangible. La réponse courte est que cet axe est à la fois une question d'apparence - et qu’il doit avoir aussi quelque poids - et que sa proportion dépendra de la gravité de la situation en Afghanistan et dans le milieu régional.

En ce moment précis, les divers degrés d'antipathie ressentis envers les Etats-Unis de la part du Pakistan et de l'Afghanistan, d'une part, et l’impasse invétérée de l'Iran avec les Etats-Unis, d'autre part, donnent une impulsion aux trois pays voisins pour se rapprocher.

Zardari et Karzaï ont tous deux entrepris la visite à Téhéran en ayant pleinement conscience qu'elle signifiait un acte de « défi stratégique » aux Etats-Unis – et, plus important encore, ils savaient que Washington recevrait également le message. Cela revient à dire que la « connexion iranienne » leur apporte une certaine marge de manœuvre par rapport aux États-Unis.

De toute façon, Kaboul et Islamabad ont aussi un intérêt spécifique à forger une entente avec l'Iran. Karzaï aimerait obtenir tout le soutien politique que l'Iran peut apporter et qui lui permettrait de faire avancer la réconciliation avec les Talibans.

Gulbuddin Hekmatyar, le chef du Hezb-i-Islami, qui est représenté au sein du gouvernement Karzaï, a vécu en exil en Iran pendant cinq ans. L'Iran exerce également une influence sur une variété de forces non-pachtounes qui se trouvent nourrir des craintes au sujet des plans de paix de Karzaï de concilier les Talibans.

Dans le pire des cas, l'Iran pourrait se révéler être un « frein », tandis que, si l'Iran est considéré comme son partenaire, la force de négociation de Karzaï s’accroîtra sensiblement, en termes politiques, vis-à-vis des États-Unis (et du Pakistan).

Le soutien de l'Iran au processus de paix en tant que proche voisin est une nécessité impérative pour Karzaï, afin d’atteindre un règlement durable en Afghanistan. La vérité c’est que, réciproquement, Téhéran pourrait s'attendre à ce que Karzaï garde à l'esprit en tout temps la ligne rouge concernant les intérêts légitimes de l'Iran en Afghanistan et qu’il agisse en conséquence.

Karzaï a réussi à maintenir, tout du long, de bons rapports avec Téhéran, malgré l'ingérence des États-Unis. Vu sous cet angle, la démarche forte de Khamenei envers Karzaï, à propos des bases militaires américaines en Afghanistan, pourrait s’avérer être un argument massue.

Dans le passé, les intérêts de l'Iran et du Pakistan en Afghanistan se sont souvent révélées être à couteaux tirés. Mais un changement qualitatif a eu lieu. Pour le Pakistan, rongé par ses craintes sur les intentions des Etats-Unis envers lui, l'Iran, en tant que pays voisin ami, devient aujourd'hui un atout d’une importance capitale.

D’autant plus que la contribution iranienne au sujet des activités secrètes américaines à l'intérieur du Pakistan seront d’une utilité inestimable et que la solidarité avec l'Iran contribue à atténuer la pression des Etats-Unis. Pour Téhéran, aussi, il est important que le Pakistan fasse tout son possible pour s'assurer que les activités du Djundallah depuis son sol sont entravées et que la possibilité pour des pays tiers d'exploiter le Djundallah comme un moyen de déstabiliser l'Iran soit exclue.

De même, le Pakistan est un pays sunnite majeur et l'intérêt de l'Iran réside dans l'assurance qu'il ne fait pas partie de l'alliance menée par les saoudiens et dirigée contre lui au Moyen-Orient. L'Iran peut afficher son amitié avec le Pakistan pour dénoncer la campagne de l'Arabie Saoudite, qui a pour but aujourd’hui d’attiser la phobie d'un schisme chiite-sunnite au Moyen-Orient, en désignant Téhéran comme le leader du camp chiite et en se ralliant l'opinion arabe sunnite.

Les Talibans étaient traditionnellement un sujet de discorde dans les relations entre l’Iran et le Pakistan. Mais ce n'est plus le cas, alors que le prélude de la situation afghane aujourd'hui pour les deux pays repose sur la présence militaire des Etats-Unis. L'Iran et le Pakistan conviennent tous deux qu'il faut, d’une manière ou d’une autre, faire échouer la présence à long terme des Etats-Unis en Afghanistan. En outre, les Talibans se sont transformés, ce que laisse entendre les contacts directs entre eux et les Etats-Unis (à l'insu d'Islamabad).

Par-dessus tout, l'Iran est aujourd’hui beaucoup plus confortable avec l’idée d'un accord équitable dans un règlement afghan pour les groupes afghans avec lesquels il a bénéficié de liens historiques et culturels. La domination pachtoune traditionnelle de l'Afghanistan est vouée à l’échec, alors qu’il y a eu une sorte de « réveil politique » dans la population afghane.

L'Iran prendrait également en compte le fait que l'invasion américaine de l'Afghanistan en 2001 et les conséquences qui en ont découlé ont considérablement réduit la capacité de l'Etat pakistanais à dicter unilatéralement un règlement en Afghanistan. Karzaï est le meilleur pari dans les circonstances actuelles, tant pour l'Iran que pour le Pakistan, comme leader d'un processus de paix « menés par les Afghans ». Tous ces éléments ont contribué à la forte convergence d'intérêts entre l'Iran, le Pakistan et l'Afghanistan.

La façon dont cette convergence va évoluer dans les semaines et les mois à venir aura un rapport important avec le cours des événements en Afghanistan et elle aura sans aucun doute un impact le processus de réconciliation avec les Talibans.

L'Iran aura un intérêt maximum à forger un axe régional à partir de cette large convergence d'intérêts et de préoccupations et d'en faire une véritable force motrice qui façonne les événements à venir plutôt que d’agir comme un simple catalyseur. Mais il faut être deux – dans ce cas précis, trois – pour danser le tango.

M K Bhadrakumar a servi en tant que diplomate de carrière dans les services extérieurs indiens pendant plus de 29 ans. Ses affectations incluent l'Union Sovétique, la Corée du Sud, le Sri Lanka, l'Allemagne, l'Afghanistan, le Pakistan, l'Ouzbékistan, le Koweït et la Turquie.

Copyright 2011 - Asia Times Online / Traduction [JFG-QuestionsCritiques].

Note :
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[1] Xe (prononcez Zi) est une société militaire privée américaine dont le siège se trouve à Moyock, en Caroline du Nord. Créée en 1997 par Erik Prince, un ancien des Navy Seals, Blackwater a bénéficié de nombreux contrats en Irak et en Afghanistan.

Dans son livre, « Blackwater. L'ascension de l'armée privée la plus puissante du monde », le reporter américain Jeremy Scahill dresse un tableau accablant des activités de la société. Il l'accuse notamment d'agir telle une garde prétorienne en Irak, bénéficiant d'une immunité quasi totale face aux allégations de violence envers les civils irakiens.


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