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Libye : Mission « changement de régime »

Par Pepe Escobar
Asia Time Online, le 20 avril 2011

article original : "Mission regime change"


Comment transformer une « action militaire cinétique » - qui n’est pas une guerre – en une sorte de fin de partie, en contournant une résolution des Nations-Unies qui avait été prétendument votée pour minimiser une menace humanitaire ? Il suffit d’écrire un édito boiteux… Posez donc la question aux trois potes – le président étasunien Barack Obama, le Premier ministre britannique David Cameron et le président français néo-napoléonien Nicolas Sarkozy.

Dans un article conjoint publié vendredi dernier, les trois potes ont insisté sur le fait qu’ils ne veulent pas renverser le libyen Mouammar Kadhafi par la force. Mais ils insistent également sur le fait que les bombardements se poursuivront pour amener la démocratie (soi-disant pour protéger les civils qui réclament la démocratie). Et ils se poursuivront parce que Kadhafi doit « partir pour de bon ».

Voilà pour le mandat original de l’ONU et un véritable cessez-le-feu. L’occident « éclairé » et sa coalition de semi-consentants ne font pas dans les cessez-le-feu, bien que les pays du « BRICA » - les principales puissances émergentes que sont le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud – aient officiellement condamné les bombardements et appelé à la réforme si pressante du conseil de sécurité de l’ONU.

Le président russe, Dimitri Medvedev, a accusé la minuscule coalition des semi-consentants et l’OTAN d’être le bras armé des « rebelles ». Selon ses propres mots, « les forces de l’ONU devraient contribuer à désengager les parties et, dans tous les cas, elles ne devraient pas assister l’une ou l’autre des parties. »

En ce qui concerne Washington, Londres et Paris, ceci est hors sujet. Par conséquent, c’est maintenant officiel : les bombardements dureront jusqu’à ce que Kadhafi dégage. Bienvenue à la Mission « changement de régime ».


L’histoire se répète

Il n’est pas surprenant que la résolution 1973 se révèle être une farce – autant que la « révolution » libyenne est fabriquée de toute pièce, laquelle a été orchestrée par les services secrets français, le MI6 britannique et la CIA étasunienne, depuis que l’ancien chef du protocole de Kadhafi, Nouri Mesmari, s’est enfui à Paris en octobre 2010.

Les exilés douteux abondent – depuis le réseau du Prince Mohammed el-Senoussi, soutenu par les Britanniques et actuellement exilé à Londres, à Khalifa Hilter, un agent de la CIA jusqu’à son récent exil près de Langley, en Virginie, et « commandant militaire » auto-proclamé des « rebelles ».

Les « rebelles » espèrent maintenant que la zone d’interdiction aérienne mise en place de façon hasardeuse par l’OTAN se traduira – honteusement – en chaîne d’approvisionnement en armes ; une répétition au 21ème siècle de l’armement des moudjahidin en Afghanistan dans les années 80, avec la Grande-Bretagne, la France et le Qatar jouant les anciens rôles de l’Arabie Saoudite, du Pakistan et des Etats-Unis.

Et il y aura des bottes (occidentales) sur le terrain – plutôt tôt que tard, alors que l’histoire est déjà en cours de propagande dans tous les grands médias atlantistes.

Le prochain chapitre glorieux qui sera écrit : une formidable colonne de chars Abrams M1 prenant Tripoli dans une ambiance chevaleresque, avec les « révolutionnaires » désordonnés couverts par une pluie de fleurs (''If you're going / to Tripolitania / be sure to wear / some flowers in your hair'')[1]. Ça n’a pas marché à Bagdad en 2003 sous le patronage des néoconservateurs, mais cela pourrait réussir à Tripoli sous l’impérialisme humanitaire.

Avec les « rebelles » sous le charme d’une sorte de « Lucy in the Sky with Diamonds »[2], il ne faut pas s’étonner que la mission de l'Union Africaine, essayant d’établir un cessez-le-feu, ait capoté. Ce que ces rebelles qui défendent une cause ne savent pas est que c’est la cause de leurs maîtres qui prévaut. Ces rebelles sont aussi sacrifiables que l’étaient les contras du Nicaragua ou les moudjahidin afghans.


Emmenez-moi en Somalie !

Ne vous étonnez pas si le thème apocalyptique du moment est la « Somalie ». Le 2 mars dernier, la Secrétaire d’Etat US, Hillary Clinton, a prévenu que la Libye pouvait devenir « une Somalie géante »>. Le 30 mars, le ministre [libyen] des affaires étrangères, Moussa Koussa, et à présent précieux transfuge, a déclaré qu’il craignait une guerre civile, dans laquelle la « Libye serait une nouvelle Somalie ».

L’ « intervention humanitaire » d’Africom, puis de l’Otan, crée véritablement les conditions d’une Somalie. Le mur de méfiance entre le régime de Kadhafi et les « rebelles » est insurmontable et voué à dégénérer comme en Somalie.

La répression de Kadhafi contre ce qui était essentiellement un coup d’Etat métamorphosé en rébellion armée a été évidemment brutale. Mais cela n’a jamais justifié la définition de génocide – et n’était pas suffisant pour légitimer une R2P (« Responsabilité de protéger »). Selon cette même norme, l’ONU devrait voter en faveur d’une zone d’interdiction aérienne imposée par l’OTAN si la Chine menaçait de réprimer une insurrection au Tibet.

Et, franchement, une R2P imposée par le bombardement est une blague cruelle et tragique. Qui plus est, lorsqu’on la compare avec la non-réaction de l’ONU – et de l’OTAN – à un véritable massacre, la répression extrême de 1991 par Saddam Hussein contre les rébellions massives, à la fois au nord et au sud de l’Irak, lorsque plus de 200.000 personnes ont été réellement tuées, et non pas sans doute quelques milliers en Libye.

En Irak, en 1991, Washington avait incité avec véhémence les Chiites à se rebeller contre Saddam – exactement comme la CIA aide aujourd’hui les « rebelles » libyens contre Kadhafi. Pourtant, lorsque le pire est arrivé, Washington n’a absolument rien fait. Et, pour compléter le tableau, une zone d’interdiction aérienne était effective (les Américains levèrent cette interdiction afin que les bombardiers de Saddam puissent massacrer les Chiites en paix). Tout ceci n’est qu’une gigantesque farce !


L’agenda du Pentagone

En ce qui concerne le Pentagone, Kadhafi est une sérieuse nuisance. Il bloque les « progrès » d’Africom ; il est en charge d’une partie stratégique de la Méditerranée ; et il a passé des accords avec la Chine. En tant que nationaliste avec un côté pan-africain, permettant à la Chine d’accéder à la Méditerranée, il est le fléau ultime de l’agenda d’Africom, qui consiste à militariser l’Afrique au bénéfice de l’Amérique. Il doit donc au minimum être isolé.

Mais la chute de Kadhafi n’est pas une priorité. Le Pentagone préfèrerait passer un accord – ou ne pas en passer – avec un Kadhafi acculé dans une Tripolitaine[3] appauvrie, plutôt que se retrouver face à une Libye puissante et unifiée qui, dans le futur, pourrait se dresser à nouveau contre les desseins impérialistes occidentaux. Le Pentagone « vote » pour la balkanisation.

Pour l’instant, le Pentagone – via Africom et l’Otan – se contente de prendre en main la situation dans l’air et en mer, tout en sous-traitant les possibles opérations sur le terrain à ses subordonnés européens. Les choses se déroulent super bien – comme dans la partition du Soudan et le possible scénario somalien en Libye. Lorsque les bottes toucheront le sol, elles seront fournies par les sous-fifres européens ; voyez par exemple les Français en Côte d’Ivoire.

Ce qui est à venir pourrait être encore plus confus. L’OTAN, en tant que bras armé de l’ONU, est déjà un fait sur le terrain. Si l’OTAN se débarrasse de Kadhafi, la prochaine cible sera la Syrie. De la même manière que la Libye permet au commerce chinois d’accéder à la Méditerranée méridionale, la Syrie permet à la marine russe d’accéder à la Méditerranée orientale.

L’agenda Pentagone/OTAN/Africom est le même et le restera. Empêcher la véritable émancipation du monde arabe. Empêcher l’émancipation réelle de l’Afrique et son unité. Pour tous ses sérieux défauts en tant que dirigeant, Kadhafi était un mauvais exemple. Alors que l'abominable FMI faisait chanter les pays africains pauvres, Kadhafi, lui, finançait les projets de développement en Afrique.

Il ne s’agit pas seulement de la Libye – loin s’en faut. C’est le message envoyé à l’Afrique par les élites dirigeantes à Washington – et leurs satrapes à Londres et à Paris. Nous nous dirigeons directement vers l’assujettissement militaire de l’Afrique et le contrôle de ses ressources naturelles. Continuez de passer des accords avec la Chine et c’est ce qui vous attend ! Avec l’OTAN comme Robocop mondial, rien ne peut nous arrêter – avec ou sans changements de régimes, mais toujours sous couvert d’une mystification.

(Copyright 2011 - Asia Times Online Ltd, traduction [JFG-QuestionsCritiques]. All rights reserved.)

Notes :
_________________

[1] D’après les paroles de la chanson San Francisco, de Scott McKenzie (1967).

[2] Chanson des Beatles, les initiales de Lucy in the Sky with Diamonds, donnent “LSD”…

[3] La Tripolitaine est une région historique de la Libye dont le nom, qui signifie « trois villes » en grec ancien, vient de Oea, Leptis Magna et Sabratha, les trois villes les plus importantes de la région depuis l'Antiquité. La Tripolitaine a ensuite donné son nom à Tripoli, appellation moderne d'Oea (source : wikipedia).


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