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austérité

Merkel prévient Hollande : l'accord sur la zone euro n'est pas négociable

Par John Lichfield à Paris
The Independent, mardi 8 mai 2012

article original : "Merkel tells Hollande: eurozone agreement is not up for negotiation"

Le Président élu rencontre déjà des obstacles sur son programme de croissance


Après avoir promis de mettre fin à l'approche « tout en austérité » de la crise financière européenne, François Hollande, le président-élu français, a reçu hier un double avertissement, de la part des marchés et de Berlin,.

M. Hollande a à peine pu savourer sa victoire dans l'élection présidentielle de dimanche que des marchés nerveux et une déclaration apparemment inflexible de la part de l'Allemagne lui ont rappelé les obstacles au nouvel agenda européen d' « espoir » et de « croissance » qu'il a proposé.

Le premier président socialiste français depuis 1995 rendra visite à la chancelière allemande Angela Merkel, mercredi en huit, le lendemain de son investiture, pour dresser les contours de son plan de croissance.

Mme Merkel a dit hier qu'elle espère travailler « intensément et bien » avec M. Hollande, après sa victoire sur son proche allié Nicolas Sarkozy, par 51,6% des voix contre 48,4%, au second tour de l'élection présidentielle. Cependant, le porte-parole de la chancelière a semblé claquer la porte à toute « renégociation » du traité européen sur la discipline budgétaire, finalisé à Bruxelles en mars dernier. Une réouverture de ce traité, pour ajouter un protocole sur des dépenses en capital afin d'encourager la croissance, était l'un des principaux points de la campagne de M. Hollande. Le porte-parole de la chancelière, Steffen Seibert, a déclaré : « Il n'est pas possible de renégocier ce fiscal qui a déjà été signé par 25 des 27 pays de l'Union ».

Une collision frontale entre Mme Merkel et M. Hollande sur ce point peut probablement être évitée. Le président-élu a déjà indiqué qu'il pourrait accepter un compromis dans lequel un traité budgétaire inchangé serait équilibré par un nouveau texte sur une politique visant à faire redémarrer la croissance. Dans les prochains jours, il enverra à tous les dirigeants européens une lettre résumant ses idées. La véritable confrontation avec Berlin pourrait surgir à propos du contenu de tout nouveau traité de croissance. Le porte-parole de Mme Merkel a déclaré hier que « l'encouragement à la croissance » devrait signifier des réformes du marché du travail sur le modèle allemand, pas « des dépenses qui creusent les déficits ».

Entre autres choses, M. Hollande veut que la BCE émette pour des milliards d'euros de nouveaux prêts - des eurobonds - pour financer des programmes d'infrastructure de type keynésien, comme des chemins de fer, des routes et des projets d'énergie renouvelable. Plusieurs autres pays européens sont favorables à cette idée. Jusqu'à présent, Berlin y est opposé. La nervosité des marchés hier était peut-être plus un feu-orange pour M. Hollande qu'un feu-rouge catégorique. Les analystes ont dit que le glissement de l'euro et la chute initiale des bourses avaient été déclenchés plus par le résultat confus de l'élection grecque que par des craintes sur une présidence de Hollande. « Pendant les prochaines semaines, la direction que prendront les places boursières dépendra... de la somme d'efforts que feront toutes les parties, surtout la Chancelière Merkel et le Président Hollande, pour essayer de travailler ensemble », a déclaré Markus Huber, de l'opérateur boursier de la City ETX Capital.

Dans son discours de victoire dimanche soir, M. Hollande a déclaré que son élection permettrait à l'UE d'abandonner sa politique actuelle autodestructrice tout en austérité. « Dans chaque capitale, au-delà des gouvernements, il y a des gens qui ont retrouvé l'espoir grâce à nous, qui nous observent et veulent mettre un terme à l'austérité », a-t-il dit.

Celui qui a toutes les chances de devenir le ministre des Finances dans le premier gouvernement de l'ère Hollande, Michel Sapin, a déclaré que les marchés et autres détracteurs ne devraient pas confondre l'approche du président-élu avec une dépense excessive. « Personne ne s'attend à ce que nous arrivions simplement au pouvoir pour distribuer de l'argent », a déclaré M. Sapin. M. Hollande a promis de réduire le déficit budgétaire de la France, le faisant passer de 5% à zéro d'ici à 2017. Il a dressé les contours de nouveaux impôts sur les riches et il prévoit de supprimer les niches fiscales pour certaines entreprises. Il a été moins clair sur son plan visant à réduire les 56% du PIB de la France qui vont à la dépense de l'Etat.

Il assistera à son premier engagement semi-officiel aujourd'hui - à l'invitation de M. Sarkozy - lorsqu'il accompagnera le président sortant à une cérémonie pour marquer l'anniversaire de la fin de la guerre de 1939-45 en Europe.

Une grande partie de l'attention de M. Hollande dans les prochains jours se concentrera sur ses choix pour un Premier ministre et autres postes clés dans un nouveau gouvernement français. Le favori pour le poste de Premier ministre est Jean-Marc Ayrault,[1] 62 ans, maire de Nantes et chef du groupe socialiste à l'Assemblée Nationale.

Les premiers sondages d'opinion laissent penser que M. Hollande devrait facilement renverser la majorité actuelle de centre-droit à l'Assemblée Nationale, lors des élections législatives des 10 et 17 juin prochains.


LE POINT DE VUE DES ÉCONOMISTES :
Quelle direction l'Europe va-t-elle prendre maintenant ?

Lord Oakeshott, ancien porte-parole des libéraux-démocrates (parti actuellement au pouvoir au Royaume-Uni aux côtés des conservateurs)

« C'est une victoire historique pour les forces de réforme contre les réactionnaires en Europe. Par trois fois, au cours des 75 dernières années - en 1936, 1981 et 2012 - le peuple français a eu le courage de voter pour le vrai changement. Notre gouvernement n'aurait jamais dû essayer de soutenir le régime corrompu et raté de Sarkozy. À présent, nous devons travailler avec le Président Hollande pour mettre la croissance au premier plan en Europe et en Grande-Bretagne. Encore plus de coupes budgétaires sont un cul-de-sac, dans toutes les langues et dans tous les pays ».

Jim O'Neill, président de Goldman Sachs Asset Management

« Il nous faut découvrir ce que François Hollande représentera vraiment. A-t-il réellement ses propres points de vue, forts et indépendants, concernant la politique fiscale et les dépenses ? Jusqu'où tout cela est-il de l'électoralisme ? Beaucoup de personnes dans les think-tanks européens pensent qu'il y a beaucoup de vent dans tout cela. Si l'on regarde les plans budgétaires sous-jacents, il n'y a pas énormément de différence.

J'ai des raisons de croire que d'autres dirigeants européens pourraient l'encourager indirectement à faire du bruit autour de l'accord budgétaire, de même qu'ils apprécient ses admonestations à l'endroit de la BCE. Il y a deux mois, cela n'aurait probablement pas été le cas. Il est difficile de parvenir à la conclusion qu'une poursuite du degré de rigidité, qu'implique aussi étroitement le nouvel « accord budgétaire » européen, ait beaucoup de sens.

Si l'on regarde de qui se passe en Italie et en Espagne, qu'est-ce que ce pacte permet d'obtenir ? Il est évident que ces pays doivent combiner une plus grande discipline budgétaire avec une réforme suffisante de l'offre pour accroître le potentiel de croissance à long-terme, mais, souvenez-vous : la carotte et le bâton ! Pas seulement le bâton ».

Jonathan Portes, Directeur du National Institute of Economic and Social Research

« le programme de M. Hollande reflète une meilleure appréhension des réalités auxquelles la zone euro est confrontée, et j'espère qu'il changera la dynamique politique. Tout ce que la BCE pourrait faire en Italie et en Espagne serait utile. Mais au-delà, [ces deux pays] ont probablement besoin de ralentir le rythme de leur consolidation.

La Grèce a été exceptionnellement mal gérée. Au point que la consolidation se fait en collectant les impôts des riches qui ne les payaient pas auparavant. C'est une bonne chose. Mais quant aux autres moyens, c'est moins bon. »

David Blanchflower, professeur d'économie au Dartmouth College et ancien membre de la Commission monétaire de la Banque d'Angleterre

« La victoire de François Hollande aura un impact sur le référendum irlandais à venir sur le pacte fiscal, et offre une énorme impulsion à tous ceux qui pensent qu'ils n'ont pas à adopter cette absurdité à propos de l'austérité. Que se passe-t-il dans les relations entre Hollande et la Chancelière Merkel ? Elle a dit l'une des choses les plus idiotes que l'on puisse imaginer à propos de l'accord budgétaire, c'est-à-dire : « Il n'y a rien à renégocier ».

A-t-elle jamais entendu parler des urnes ? C'est ce que Hollande va lui dire. C'est un coup fatal porté au coeur même de ce pacte fiscal. Il est mort. Le meilleur remède pour tous les autres est de dégager l'Allemagne de la zone euro. Par exemple, si la monnaie unique se fissure, avec l'Allemagne, l'Autriche, les Pays-Bas et la Finlande allant d'un côté, où la France ira-t-elle ? La France devra aller avec les autres [pays] ».

Traduction [JFG-QuestionsCritiques]
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Notes :
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[1] Jean-Marc Ayrault, maire de Nantes depuis 1989, député depuis 1986, est le président du groupe socialiste à l'Assemblée Nationale depuis 1997. Germanophile et germanophone émérite (il est titulaire d'une licence d'allemand, puis du CAPES d'allemand, qu'il a enseigné jusqu'en 1986), sa nomination au poste de Premier ministre faciliterait le suivi des dossiers avec l'Allemagne dans une période qui ne manquera pas d'être tendue entre les deux pays, les deux plus grandes puissances économiques du continent.

Pour mieux apprécier les relations à venir entre la France et l'Allemagne, lire François Hollande a envoyé un signal très fort à l'Allemagne, de Olivier Breton, Toute l'Europe.eu, 7 mai 2012

LIRE AUSSI : Peut-on croire au changement de l'Europe ?, par Pepe Escobar, Asia Times Online, 7 mai 2012


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