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Pipelineistan

La Chine détient-elle la clé du casse-tête afghan?

Par Pepe Escobar
RT, le 16 janvier 2016

article original : "Does China hold key to the Afghan puzzle?"


Tout comme Lazare, il y avait des raisons de croire que le processus de paix afghan aurait pu avoir une chance de ressusciter lundi dernier à Islamabad, alors que quatre acteurs majeurs - l'Afghanistan, le Pakistan, les USA et la Chine - se sont assis autour de la même table.

Le communiqué final ne fut cependant pas exactement révolutionnaire : « Les participants ont insisté sur le besoin immédiat de pourparlers directs entre les représentants du Gouvernement de l'Afghanistan et les représentants des groupes Taliban dans un processus de paix qui vise à préserver l'unité, la souveraineté et l'intégrité territoriale de l'Afghanistan ».

Une semaine avant la rencontre d'Islamabad, alors que je me trouvais dans le Golfe persique, j'ai eu une conversation extrêmement éclairante avec un groupe de Pachtounes afghans. Après que la glace fut rompue, et qu'il fut établi que je n'étais pas quelque agent de l'ombre à la Sean Penn avec un dessein suspect, mes interlocuteurs pachtounes ont tenu parole. J'ai eu l'impression d'être de retour à Peshawar en 2001, seulement quelques jours avant le 11 septembre.

La première révélation était que deux officiels talibans, actuellement basés au Qatar, sont sur le point de rencontrer des envoyés de haut vol pakistanais et chinois, face à face, sans l'interférence des Etats-Unis. Cela entre dans la stratégie conçue par l'Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), conduite par la Chine et la Russie, selon laquelle le casse-tête afghan doit être résolu en tant que problème asiatique. Et Pékin veut définitivement une solution, et vite ; pensez au chapitre afghan des Nouvelles Routes de la Soie.

La guerre afghane de l'après-11/9 dure depuis 14 années interminables ; prenant exemple sur les hommes du Pentagone, parlons de l'opération Enduring Freedom (Liberté Immuable) à durée illimitée. Personne n'est gagnant - et les Talibans sont plus divisés que jamais après que le processus de paix précédent s'est écroulé lorsqu'ils ont annoncé que leMollah Omar était mort depuis deux ans.


Cette bonne vieille « profondeur stratégique »

Enfin, tout dépend de l'interaction complexe entre Kaboul et Islamabad.

Prenez les mouvements de va-et-vient du chef de l'exécutif (oui, c'est son titre) afghan, le Dr Abdullah Abdullah. Il jongle entre Téhéran - où il insiste sur le fait que le terrorisme est une menace, à la fois contre l'Iran et l'Afghanistan - et Islamabad, où il discute des arcanes du processus de paix avec les responsables pakistanais.

Le Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif, quant à lui, ne rate jamais l'occasion de renouveler son engagement envers la paix et le développement économique en Afghanistan.

Lorsqu'une tentative vers un processus de paix a vraiment commencé - officieusement - à Doha, en 2012, incluant huit officiels Taliban, les Talibans étaient furieux que Kaboul privilégie en fait de parler à Islamabad. La position officielle des Talibans est qu'ils sont politiquement - et militairement - indépendant d'Islamabad.

Comme mes interlocuteurs pachtounes l'ont souligné, la plupart des gens en Afghanistan ne savent pas quoi faire de toutes ces discussions entre Kaboul et Islamabad, notamment ce qu'ils considèrent comme de dangereuses concessions, comme par exemple envoyer de jeunes militaires afghans pour s'entraîner au Pakistan.

Islamabad joue un jeu d'influence très puissant. Le groupe Haqqani - que Washington classe comme terroriste - trouve un refuge sûr dans les zones tribales du Pakistan. Si les Talibans sont assis autour de la table d'un quelconque processus de paix, celui-ci sera négocié par le Pakistan - qui bénéficie toujours de beaucoup d'influence sur ces Talibans regroupés autour du nouveau dirigeant, le Mollah Akhtar Mansour.

Mes interlocuteurs pachtounes ne veulent pas en démordre : les Talibans et l'ISI [les services secrets pakistanais] restent impossibles à distinguer. Leur alliance stratégique est toujours en place. Tous les Talibans à Doha sont contrôlés par l'ISI.

D'un autre côté, il semble y avoir un changement subtil impliquant l'armée pakistanaise et l'ISI (qui sait tout ce qu'il y a à savoir, et qui est complice de beaucoup de choses concernant les Talibans). Le mois dernier, le chef de l'armée, le Général Raheel Sharif, s'est rendu lui-même en Afghanistan ; cela pourrait donc vouloir dire que l'armée privilégiera une paix réelle sur le terrain au lieu de manipuler l'Afghanistan en tant que pion de « profondeur stratégique » pakistanais.


Attention : pipeline en vue

Donc, en principe, les interminables discussions afghanes resteront en vigueur. Le Hezb-e-Islami Afghanistan (HIA), dirigé par Gulbuddin Hekmatyar - un autre acteur clé sur la liste des dix terroristes les plus recherchés par Washington - est aussi intéressé par le processus de paix. Mais le HIA dit que celui-ci doit être conduit par les Afghans et qu'il doit être afghan - signifiant par là aucune interférence pakistanaise. Hekmatyar se positionne clairement pour un futur rôle de premier plan.

L'intrigue s'épaissit lorsque l'on quitte les Talibans et que l'on se tourne vers les avancées de Daech en Afghanistan. Pour les cercles proches de l'ancien président Hamid Karzaï, c'est-à-dire l'ancien « maire de Kaboul » (parce qu'il ne contrôlait rien d'autre), Daech est une création de la politique étrangère d'Islamabad, afin que le Pakistan puisse accéder entièrement à l'Asie Centrale riche en ressources énergétiques, ainsi qu'à la Russie et à la Chine.

Ça semble un peu tiré par les cheveux à comparer avec ce qui se déroule vraiment au « Pipelineistan ».

Kaboul a confié à une énorme force de sécurité de 7000 personnes la garde à l'intérieur de l'Afghanistan du gazoduc TAPI (Turkmesnitan-Afghanistan-Pakistan-Inde) de 10 milliards de dollars et de 1.800 km de long, à supposer qu'il sera vraiment terminé d'ici à décembre 2018. Si tout va bien, les gros travaux pour ouvrir le passage du TAPI - et cela comprend le déminage - commencera en avril prochain.

Le Président turkmène Gurbanguly Berdymuhamedov a déjà ordonné aux compagnies d'Etat Turkmengaz et Turkmengazneftstroi de commencer à construire la section de 214 km du TAPI au Turkménistan. Ce pipeline parcourra également 773 km en Afghanistan et 827 km au Pakistan avant d'entrer en Inde. On peut s'interroger pour savoir si toute cette frénésie se matérialisera vraiment d'ici à 2018.


Où est mon héroïne ?

En attendant, que fait la CIA ?

L'ancien directeur de la CIA par intérim, Michael Morell, présente « la réapparition de l'Afghanistan comme un problème », et donc « le débat pour savoir combien de soldats nous [les USA] maintenons en Afghanistan va être réouvert ».

Le Pentagone débite pour sa part qu'il y a besoin de 10.000 soldats sur le terrain. Le commandant en chef de l'Otan en Afghanistan, le Général John Campbell, veut ses 10.000 soldats coûte que coûte ; « Mon intention serait d'en conserver autant que je peux, aussi longtemps que possible ». Enduring Freedom vraiment pour l'éternité - ainsi que le Pentagone a été forcé de l'admettre, officiellement, les forces de sécurité afghanes sont incapables « d'opérer entièrement seules » malgré un investissement colossal de Washington de plus de 60 milliards de dollars depuis 2002.

Le dernier rapport de Washington décrit la sécurité en Afghanistan comme ne cessant pas de se détériorer. Ce qui nous amène au Helmand.

Seulement quelques jours avant la réunion d'Islamabad, les forces spéciales américaines qui encadrent discrètement les troupes afghanes ont lancé un déluge de feu contre les Talibans au Helmand. Le responsable de la presse au Pentagone, Peter Cook, dans une langue de bois caractéristique, n'a pas appelé cela du « combat » - mais plutôt une mission « d'entraînement, de conseils et d'assistance ».

Les Talibans contrôlent plus de territoire en Afghanistan - pas moins de quatre districts du Helmand - qu'a n'importe quel moment depuis 2001. Les civils sont pris entre les tirs croisés. Et pourtant les forces spéciales et les frappes aériennes du Pentagone au Helmand sont seulement qualifiées de simple évaluation du terrain.

A la fin, tout se rapporte au Helmand. Pourquoi le Helmand ? Mes interlocuteurs pachtounes se lâchent et disent sans mâcher leurs mots : tout cela est en rapport avec l'implication de la CIA dans le commerce de l'héroïne en Afghanistan : « Les Américains ne peuvent tout simplement pas le laisser leur échapper ».

Donc, ici, nous sommes en train de fouiller dans un possible nouveau chapitre de l'épopée des gazoducs et de l'héroïne au cœur de l'Eurasie. Les Talibans, qu'ils soient divisés ou non, ont fixé leur ligne rouge ultime : pas de pourparlers avec Kaboul tant qu'ils n'obtiennent pas une discussion directe avec Washington. Du point de vue Taliban, cela est complètement sensé. Pipelinistan ? Parfait, mais nous voulons notre part (c'est la même histoire depuis l'administration Clinton). L'héroïne de la CIA ? Parfait, vous pouvez la garder, mais nous voulons notre part.

Mes interlocuteurs pachtounes, s'apprêtant à monter à bord d'un vol en direction de Peshawar, exposent la feuille de route. Les Talibans veulent leur bureau au Qatar - vraiment un beau palais - officiellement reconnu comme représentation de l'Emirat Islamique d'Afghanistan ; c'est ce que ce pays était de 1996 à 2001. Ils veulent que l'ONU - sans parler des Etats-Unis - retire les Talibans de leur liste des organisations les plus recherchées. Ils veulent que tous les prisonniers Talibans soient libérés des prisons afghanes.

Cela se produira-t-il ? Bien sûr que non. C'est donc maintenant à Pékin d'arriver avec un scénario gagnant-gagnant.

Copyright 2016 Pepe Escobar/[JFG-QuestionsCritiques]

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